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Économie

Carrière et enfants : choix, obligation ou répétition ?

Dans les couples, ce sont presque toujours les femmes qui ralentissent. Choix libre ? Nous avons regardé ce que les données permettent de dire, et de ne pas dire.

Dans l'article sur le capital des couples, nous avons vu que celui qui gagne le moins perd davantage à la séparation. Reste la question qu'on nous pose tout de suite, et elle est légitime : ce moins-bien-payé, qui l'a décidé ? Si elle a mis sa carrière en pause pour les enfants, c'est qu'elle l'a voulu. Jouons l'avocat du diable, et regardons ce qui tient.

Ce que mesurent les chiffres

En France, l'Insee a interrogé en 2010 des parents d'enfants de moins de huit ans. Plus d'une mère sur deux (55 %) a arrêté de travailler ou réduit son temps de travail au moins un mois au-delà du congé de maternité ; chez les pères, c'est 12 % au-delà du congé de paternité. Les arrêts sont plus fréquents quand la famille s'agrandit : 28 % des mères s'arrêtent pour un premier enfant, 55 % à partir du troisième.

Plus tard, les salaires suivent. Une étude de l'Insee sur le secteur privé (2005-2015) compare chaque parent à ce qui se serait passé sans l'enfant. Cinq ans après la naissance, les mères ont perdu environ 25 % de leurs revenus salariaux ; les pères n'ont presque rien perdu. L'essentiel vient de l'activité elle-même (arrêts, temps partiel) ; le salaire horaire baisse en plus d'environ 5 % par enfant.

Au Danemark, où les données couvrent plus de trente ans, le revenu des mères se stabilise dix ans après la naissance d'un premier enfant à environ 20 % sous son niveau d'avant, alors que celui des pères ne bouge pas. Selon les auteurs, la part de l'écart de revenus entre femmes et hommes due aux enfants est passée d'environ 40 % en 1980 à environ 80 % en 2013.

Le point pour l'avocat du diable

Et il a en partie raison. Personne n'oblige une mère à prendre un congé parental, et beaucoup disent le faire parce qu'elles le veulent. Parmi les mères qui ont pris un congé parental à temps plein, environ 90 % citent « la meilleure solution pour l'enfant » et 89 % « le souhait de se consacrer à son éducation ». Dans quatre cas sur cinq, la décision était prise avant la naissance. Une part de l'écart est donc bien un choix, au sens où les personnes le décrivent ainsi.

Mais regardons ce que disent aussi ces mères. Un tiers (33 %) répond qu'un autre mode de garde aurait été trop cher, 17 % qu'il n'y avait pas d'autre solution à proximité, 17 % que les horaires de travail n'étaient pas compatibles avec ceux de l'accueil. Les raisons se cumulent : l'enquête autorisait plusieurs réponses. Et ce sont des raisons déclarées, pas une expérience où l'on aurait changé le prix de la garde pour voir si la décision changeait.

Trois façons de lire le même fait

Par obligation, ou plutôt par arithmétique. L'étude de l'Insee sépare justement deux explications : des préférences et des normes, ou des incitations financières. Résultat : les pertes sont très inégales selon le salaire d'avant. Pour les 5 % de femmes les moins bien payées, le revenu salarial est inférieur de 38 % cinq ans après un premier enfant ; pour celles qui gagnaient le plus, la perte est presque négligeable. Les auteurs en concluent que les ménages semblent s'ajuster aux incitations : quand le salaire est bas, le coût de la garde pèse plus lourd que ce que rapporte un emploi, et une prestation forfaitaire pour réduire son activité est plus attractive. Chez les pères, 30 % de ceux qui n'ont pas pris de congé parental citent une crainte pour leur emploi ou leur carrière, contre 16 % des mères ; 46 % disent ne pas avoir été intéressés d'emblée, contre 25 % des mères. L'arithmétique du foyer est rationnelle ; elle ne coûte pas la même chose à celui qui ralentit.

Par choix. Certaines personnes préfèrent du temps avec leurs enfants à une carrière, et c'est respectable. Le point à regarder est de savoir si le choix a été fait en connaissant ce qu'il coûtera plus tard : à la séparation, à la retraite, au décès de l'autre. Les enquêtes ne mesurent pas ce que les personnes savaient au moment de décider : nous ne savons donc pas si ce coût était connu.

Par répétition. Les données danoises ne vont pas dans le sens d'un simple calcul de spécialisation : les femmes dont le niveau d'études est élevé, comparé à celui de leur conjoint, subissent à peu près la même pénalité que les autres. Les auteurs relient plutôt la pénalité des filles à la répartition des rôles chez leurs grands-parents maternels : quand la grand-mère travaillait très peu comparée au grand-père, sa petite-fille subit une pénalité plus forte. Rien de tel du côté des grands-parents paternels. C'est cohérent avec l'idée que les préférences se forment dans l'enfance, selon les rôles que l'on voit autour de soi. Une étude américaine sur les revenus des couples (recensements de 1970 à 2010) trouve de son côté une chute nette du nombre de couples où la femme gagne plus que l'homme, juste au-delà de 50 % du revenu du ménage. Les auteurs l'attribuent à des normes de genre : quand la femme gagne plus, elle fait en moyenne une plus grande part du travail domestique, et les couples sont plus souvent insatisfaits et plus souvent divorcés.

Le même fait, un ralentissement de carrière, peut donc relever des trois à la fois. Aucune étude citée ici ne sait dire dans quelle proportion. Ce qui compte pour l'action publique, comme le remarquent les auteurs de l'Insee : si ce sont les normes qui dominent, étendre le congé de paternité aide ; si ce sont les coûts, alléger le prix de la garde aide davantage. Une étude norvégienne citée par eux suggère que développer les services de la petite enfance est plus efficace que prolonger le congé de paternité.

Pourquoi cela change la lecture de l'article précédent

Ralentir sa carrière pour la famille est un investissement qui ne vaut que si le couple dure : la perte de salaire et de droits à la retraite est acquise, le bénéfice dépend de l'autre. À notre lecture, c'est le même mécanisme que celui du loyer payé à fonds perdus, vu côté carrière : on investit dans une relation, et on ne récupère rien si elle s'arrête.

D'où la question de fond, celle de la conception que nous avons du couple. Sommes-nous une équipe, dont le capital et la carrière sont un bien commun, ou deux individus qui mettent des moyens en commun et repartent avec ce qui est à leur nom ? Aucune des deux réponses n'est fausse. Ce qui coûte cher, c'est de vivre dans l'une en croyant être dans l'autre.

Les questions, pas les réponses

  • Qui ralentit quand un enfant arrive, et qui a décidé ? Avons-nous regardé d'autres possibilités, y compris le coût réel de la garde ?
  • Combien cela coûte-t-il en salaire, en retraite, en capital, à celui qui ralentit ? Et qui compense ce coût si le couple se sépare ?
  • Aurions-nous fait le même choix si les rôles étaient inversés ?
  • Qu'avons-nous vu faire chez nos parents, et l'avons-nous remis en question ?

Nous n'avons pas de réponse à donner à ta place. Mais quand on te dit « c'était son choix », la bonne réponse est peut-être de demander : dans quelles conditions ?

Rédigé le 28 octobre 2026

Sources

  • Stéphanie Govillot, « Après une naissance, un homme sur neuf réduit ou cesse temporairement son activité contre une femme sur deux », Insee Première n° 1454, juin 2013 (enquête Emploi 2010, module sur la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle, 3 028 parents d'enfants de moins de huit ans) (texte intégral).
  • Pierre Pora et Lionel Wilner, « Les trajectoires professionnelles des femmes les moins bien rémunérées sont les plus affectées par l'arrivée d'un enfant », Insee Analyses n° 48, octobre 2019 (salariés du secteur privé, 2005-2015).
  • Henrik Kleven, Camille Landais et Jakob Egholt Søgaard, « Children and Gender Inequality: Evidence from Denmark », American Economic Journal: Applied Economics, vol. 11, n° 4, 2019, p. 181-209 (texte intégral).
  • Marianne Bertrand, Emir Kamenica et Jessica Pan, « Gender Identity and Relative Income within Households », The Quarterly Journal of Economics, vol. 130, n° 2, 2015, p. 571-614 (version de travail).

Cet article décrit des mécanismes ; il ne donne ni conseil juridique ni conseil patrimonial.